Entre urgence de santé publique, gouffre financier pour les finances publiques et défi logistique, le cancer du sein demeure le premier tueur silencieux des femmes gabonaises. Analyse d'une prise en charge sous tension, de l'Institut de Cancérologie d'Akanda (ICA) aux comptes de la CNAMGS.
À 43 ans, Micheline A., caissière à Libreville, pensait à une simple mastose bénigne. Diagnostiquée d'un adénocarcinome mammaire de stade II en novembre 2024, après Octobre Rose, sa vie a basculé. Traitée au CHUL puis à l'ICA, elle témoigne : « La CNAMGS couvre théoriquement nos soins à 100 %. En pratique, c'est une course d'obstacles. Lors des pénuries dans le public, une cure en pharmacie privée peut coûter 350 000 FCFA. Sans ma famille et les associations, j'aurais tout arrêté. »
Son cas illustre la lourde charge financière indirecte qui pèse sur les ménages. Premier cancer féminin au Gabon avec 28,5 % des nouveaux cas de cancer féminin, selon les statistiques de GLOBOCAN 2022 publiées par l'Agence internationale de recherche sur le cancer (IARC), le cancer du sein compte, avec le cancer du col de l'utérus, parmi les principaux contributeurs aux quelque 400 décès annuels liés aux cancers féminins au Gabon, les deux pathologies représentant à elles seules 88 % de cette mortalité, faute de diagnostic précoce.
65 % des patientes sont dépistées aux stades III et IV, contre 35 % aux stades I et II. « Détecté au stade I, le cancer se guérit dans plus de 90 % des cas avec des soins moins coûteux. Le dépistage précoce est une exigence économique majeure », rappelle le Dr Nguema, oncologue.
Cependant, si Octobre Rose triple les dépistages dans le Grand Libreville, l'accès à la mammographie reste limité en province faute de radiologues et à cause des pannes de matériel dans les CHR.
Le défi de la prise en charge
L'Institut de Cancérologie d'Akanda (ICA) constitue la pierre angulaire du dispositif national. Ses accélérateurs linéaires, son pôle chirurgical et son unité de chimiothérapie réduisent les évacuations sanitaires. L'écosystème s'appuie aussi sur la Maison d'Alice, qui héberge les patientes de l'intérieur du pays.
La CNAMGS assure une couverture à 100 % du parcours agréé pour les assurés (agents publics, GEF, secteur privé). C'est précisément ce parcours agréé que les tensions de trésorerie de la caisse viennent aujourd'hui fragiliser. Fin octobre 2025, la dette accumulée par la CNAMGS envers les officines pharmaceutiques, estimée entre 7 et 8 milliards de FCFA, a conduit plusieurs pharmacies à refuser d'honorer les ordonnances des assurés, y compris celles du service de cancérologie, une situation directement dénoncée par le Syndicat des pharmaciens du Gabon (Sypharga).
C'est ce mécanisme, plus que la couverture théorique elle-même, qui explique le cas de Micheline A. : lorsque les traitements manquent dans le circuit conventionné, les patientes se tournent vers les pharmacies privées hors dispositif, où une chimiothérapie complète coûte entre 3 et 8 millions de FCFA. Une enveloppe présidentielle de 5 milliards de FCFA a depuis été débloquée pour soulager la caisse. La chimiothérapie absorbe 55 % des dépenses oncologiques de la CNAMGS, la radiothérapie à l'ICA 25 %, la chirurgie 15 % et l'imagerie 5 %.
Le Dr Nguema y voit un argument économique autant que médical : encourager le réflexe de l'autopalpation mensuelle dès l'âge de 20 ans, associé à une consultation médicale annuelle, ne relève pas seulement de la prévention individuelle. Un dépistage précoce, moins coûteux à traiter, allège directement la pression financière qui pèse sur le système de santé. Le même raisonnement sous-tend son appel à ne pas attendre l'apparition d'une douleur, ou la seule campagne d'octobre, pour agir.