Le magazine qui valorise la femme gabonaise dans toute sa modernité.

Logo
Menu
© 2026 Les échos d'elle
Pub BGFI

L'art perdu de se nourrir seule

L'art perdu de se nourrir seule

Ce soir-là, elle est rentrée tard. La journée avait été longue, le trajet plus encore. Elle a ouvert le frigo, regardé les légumes qui attendaient depuis trois jours, le reste de riz du dimanche, les œufs.

Et elle a refermé. Pas faim, s’est-elle dit. Mais ce n’était pas ça. C’était autre chose, cette sensation floue qu’il n’était pas vraiment utile de cuisiner. Que tout ça, le feu, la casserole, le temps, c’était pour quelqu’un. Et ce soir, il n’y avait qu’elle.

Elle a mangé debout. Du pain et quelque chose. Elle ne se souvient plus quoi.

Beaucoup de femmes reconnaîtront ce soir-là. Pas toutes les célibataires, pas uniquement elles, mais toutes celles qui ont grandi dans une culture où la cuisine est un geste tourné vers les autres. Au Gabon comme ailleurs en Afrique centrale, on apprend à cuisiner pour la famille, pour le mari, pour les enfants, pour les invités. On apprend les quantités en multiples, les plats qui nourrissent une tablée, les sauces qui mijotent longtemps parce qu’il y a du monde à satisfaire. Cuisiner pour une seule personne, pour soi, n’a pas vraiment de mode d’emploi. Et culturellement, ça n’a pas vraiment de légitimité non plus.

Il y a dans ce geste quelque chose qui résiste. Une femme qui met la table pour elle seule, qui sort le bon plat, qui prend le temps, ça dérange un imaginaire collectif qui associe encore la femme qui cuisine bien à la femme qui cuisine pour. Cuisiner pour soi, c’est presque revendiquer quelque chose. Le droit de se nourrir sérieusement quand personne ne regarde.

Ce que ça coûte de ne pas le faire, on le voit dans les corps et dans les esprits. Des repas sautés, des collations en guise de dîner, une relation à la nourriture qui devient fonctionnelle plutôt que plaisante. Et avec le temps, une forme de déconnexion, on ne sait plus vraiment ce qu’on aime manger, ce qui nous fait du bien, ce qui nous manque. Parce qu’on ne s’est jamais vraiment posé la question pour soi seule.

Cuisiner pour soi n’est pas une question de recettes compliquées ni de temps disponible. C’est d’abord une décision intérieure, celle de se considérer comme une destinataire valable de ses propres soins. Ce que les nutritionnistes appellent l’alimentation intuitive commence là : dans ce moment où l’on décide que son propre appétit mérite attention.

Concrètement, ça commence petit. Un plat qu’on aime vraiment, pas ce qu’on pense devoir manger, pas les restes de quelque chose. Le ndolè revisité en portion individuelle. Les bâtons de manioc accompagnés de ce poisson fumé qu’on n’achète jamais parce que c’est trop pour une. Une omelette aux herbes faite lentement, sans regarder son téléphone. Ce n’est pas de la grande cuisine.

C’est de l’attention portée à soi. Il y a aussi quelque chose à réapprendre du marché. Mont-Bouët, Nkembo, PK8, ces marchés qui débordent de vie et de produits frais permettent d’acheter à la pièce, à la poignée, à la mesure d’une seule personne. Pas besoin de tout congeler, pas besoin de manger la même chose quatre jours de suite. La cuisine pour soi, c’est aussi la liberté de ne cuisiner que ce dont on a envie ce soir-là.

Se nourrir seule et bien, c’est un apprentissage. Celui de revenir à soi par le plus quotidien des chemins. Une assiette. Une table. Soi en face.

Ça commence là.

Partager cet article