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« Le cancer m'a frôlée, pas vaincue » : Sherine et Mathilde, deux combattantes aux destins croisés

« Le cancer m'a frôlée, pas vaincue » : Sherine et Mathilde, deux combattantes aux destins croisés

À l'occasion d'Octobre Rose, campagne mondiale de sensibilisation au cancer du sein, deux Gabonaises racontent leur traversée. L'une a frôlé la maladie sans jamais l'avoir. L'autre l'a combattue et l'a vaincue. Deux voix, un même message : la peur ne doit jamais gagner du terrain sur l'action.

Elles ne se connaissent pas. Pourtant, leurs histoires se répondent comme deux échos dans un même couloir d'hôpital. Sherine M. Bouassa, la trentaine, présidente de l'ONG GÊNA, a senti une masse envahir son sein droit à 18 ans, avant que la peur ne la pousse enfin vers un gynécologue à 25. Mathilde Biloghe Bi-Ndong, elle, a entendu les mots que personne ne veut entendre : « Vous avez un cancer. » Aujourd'hui en rémission, elle œuvre au sein de l'ASAFAC. Entre les deux femmes, un fil rouge : celui d'un corps qui parle, qu'on écoute trop tard ou qu'on apprend enfin à entendre.

Rencontre croisée avec deux battantes qui refusent le rôle de victimes.

Sherine, comment et quand avez-vous su que vous étiez exposée au cancer ?

À 18 ans, j'ai senti une grosse masse dans mon sein droit. Au début, je pensais que c'était bénin, un kyste peut-être. Les femmes de mon entourage m'avaient confortée dans l'idée que c'était « la boule du sein », que toutes les femmes en avaient, qu'il n'y avait pas de quoi s'affoler, que je devenais simplement une femme. Mais à 25 ans, un matin au réveil, je me suis palpée : la masse avait grossi, elle était dure, bien palpable. C'est ce changement qui m'a inquiétée. Je n'avais pas d'autres symptômes flagrants, mais sentir que ça évoluait m'a fait comprendre que je ne pouvais pas laisser traîner.

Mathilde, de votre côté, comment le diagnostic est-il tombé ?

Le jour de l'annonce, une amie, tel un ange, a boosté ma foi. Cela m'a aidée à contribuer à ma guérison. Mais je me souviens surtout de ce médecin qui vacillait pour m'annoncer que j'allais subir une ablation… J'ai dû l'aider au moyen d'un verset biblique. C'est dire si, parfois, ce sont les patientes qui soutiennent les soignants.

Sherine, qu'est-ce qui vous a décidée à aller en consultation, et après combien de temps ?

La peur que ça s'aggrave. La peur que ça ruine mes chances d'être maman. Et l'insomnie, aussi : la masse prenait du volume, je ne dormais plus. Je n'ai pas attendu des mois, car mon anniversaire approchait, je prenais 25 ans. Dès que j'ai vu que ça ne partait pas et que ça devenait plus important, je suis allée voir un gynécologue en clinique en me disant : « c'est le cadeau d'anniversaire que je m'offre ». Le médecin m'a reçue rapidement. Après l'examen puis une mammographie, il m'a dit que la masse avait déjà beaucoup évolué et qu'elle pouvait créer des souches cancérogènes. Là, j'ai compris l'urgence d'agir.

Mathilde, vous qui avez traversé la maladie de plein fouet, quel regard portez-vous sur ces retards ?

Je ne juge pas. La culture du gynéco, on ne l'a pas chez nous, c'est dommage. Moi, c'est à 25 ans que j'ai consulté pour la première fois, d'autres, c'est plus tard. Pire : certaines ne découvrent un gynécologue qu'au moment d'une grossesse. Trop triste. C'est exactement ce qu'il faut changer.

Sherine, racontez-nous l'après-consultation. Et sortie de là, quelles grandes résolutions avez-vous prises ?

Après la consultation, le gynécologue ne m'a pas laissée partir comme ça. Il m'a opérée en urgence après quelques examens nécessaires. La masse a été retirée et envoyée au CUSS pour analyse. Cette période a été la plus difficile de ma vie : c'était ma première fois au bloc opératoire, et mon père était anxieux après l'opération car j'ai tardé à me réveiller. Puis vint la rééducation… Waouh.

Un moment horrible, mentalement et physiquement. Si tu n'es pas entourée, tu peux faire une dépression. Imaginez : une jeune fille de 25 ans, étudiante, qui se pensait en pleine forme, et du jour au lendemain la voilà avec un sein ouvert et dur qu'il faut masser durant un mois pour espérer le rendre fonctionnel. Dieu m'a ôtée de là, et ma famille aussi. La sage-femme qui m'a fait la rééducation me disait : « Arrête de pleurer quand tu viens ici. Je vais te remettre ce sein sur pied et tu feras un beau bébé, OK ? Réponds-moi vite ! », entre sourires et sanglots, toutes les deux. Une dame géniale. Quand j'y pense, je vais refaire un tour à cette clinique pour lui montrer mon fils, comme il est beau.

Et vos résolutions, justement ?

Pour moi : ne plus jamais négliger mon corps. Faire l'autopalpation chaque mois, et des contrôles réguliers même si je me sens bien.

Pour ma famille : en parler ouvertement avec mes sœurs, mes cousines et mes amies. Leur dire de ne pas avoir honte et de consulter tôt.

Pour les autres : sensibiliser autour de moi. Beaucoup de femmes attendent par peur ou par manque d'informations. Je leur dis maintenant : une boule qui grossit, même sans douleur, ça se vérifie tout de suite. Mieux vaut une fausse alerte qu'un regret.

C'est d'ailleurs ce qui m'a fait sortir mon projet GÊNA, devenu aujourd'hui l'ONG GÊNA, qui lutte contre la précarité menstruelle et l'illettrisme menstruel, afin que les jeunes filles et les femmes connaissent mieux leur corps et sachent consulter au moment opportun pour éviter toutes les maladies liées au cycle menstruel.

Mathilde, maintenant que cette page se tourne, quel est le tout premier petit plaisir complètement banal du quotidien que vous avez redécouvert avec des yeux d'enfant ?

C'est se mentir que d'affirmer qu'on peut vraiment tourner la page. On vit avec, en se faisant violence, Dieu aidant, on peut y arriver. Un petit plaisir banal ? Lorsque j'entends nos chants de récréation repris par la jeunesse actuelle.

Votre corps vous a joué un tour, mais c'est aussi lui qui tient bon aujourd'hui. Comment réapprenez-vous à l'écouter et à l'apprivoiser, sans qu'il soit question de performance ou de maladie ?

Être à l'écoute de son corps après ce passage, c'est mener une vie saine, sachant qu'il sait se reconstruire après une grande turbulence.

Sherine, vous qui avez frôlé le pire sans jamais avoir eu le cancer, qu'avez-vous appris de votre corps ?

Qu'il faut l'écouter avant qu'il ne crie. Une masse qui évolue, ce n'est pas une fatalité, c'est un signal. Mon corps m'a parlé à 18 ans ; j'ai mis sept ans à lui répondre. Aujourd'hui, je ne laisse plus passer un seul signe.

Mathilde, souvent ce genre de traversée nous « autorise » enfin à ne plus se prendre la tête pour des détails. Quelle petite contrariété avez-vous définitivement rayée de votre liste des priorités ?

Je ne me prends plus la tête pour la famille biologique comme jadis. On pardonne, certes, pour être en paix avec soi-même et en accord avec Dieu.

Sherine, et vous ?

J'ai arrêté d'attendre que les autres comprennent avant moi. J'ai arrêté de me taire pour ne pas déranger. La pudeur mal placée, la honte, le on verra plus tard sont rayés de ma vie. La santé passe avant tout le reste.

Mathilde, si vous deviez garder une seule image ou une seule parole venue d'un proche, qui a vraiment illuminé vos jours les plus gris, ce serait quoi ?

C'est le jour de l'annonce de mon diagnostic. Mon amie, tel un ange, avait boosté ma foi. Cela m'a aidée à contribuer à ma guérison.

Mathilde, y a-t-il un rêve ou un projet un peu fou que vous vous étiez interdit avant, et que vous avez décidé de concrétiser juste pour le plaisir ?

Juste pour le plaisir et pour servir mon prochain, je fais de l'ASAFAC, l'Association pour le soutien et l'aide aux femmes atteintes du cancer, mon sacerdoce. Car Dieu a changé mon mal en bien. J'œuvre pour accomplir les desseins de Dieu pour mon salut.

Sherine, votre projet un peu fou, c'est cette ONG GÊNA. Un mot pour celles qui hésitent encore à pousser la porte d'un cabinet ?

Une boule qui grossit, même sans douleur, ça se vérifie tout de suite. Mieux vaut une fausse alerte qu'un regret. J'espère avoir aidé à prévenir plutôt que de guérir.

Sherine n'a jamais eu le cancer. Mathilde l'a eu, et l'a vaincu. L'une a frôlé le gouffre et en a fait une mission. L'autre y a plongé et en est remontée avec une foi à déplacer les montagnes. Toutes deux ont ce point commun qui force le respect : elles ne racontent pas leur maladie, elles racontent leur combat. Et ce combat, elles le mènent désormais pour les autres, pour que d'autres n'aient pas à traverser ce qu'elles ont traversé, ou pour que celles qui le traversent ne le fassent pas seules.

En ce mois d'Octobre Rose, leur message est limpide : le cancer du sein n'est pas une honte, ni une fatalité. C'est une urgence qu'on peut devancer. Palper, consulter pour en parler. Trois gestes simples qui, pour Sherine et Mathilde, valent tous les discours.

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