Les Échos d’Elle : Quelles difficultés avez-vous rencontrées en tant que femme dans le milieu universitaire gabonais ?
Théodorine NTO AMVAME : Je ne peux pas parler de difficultés. J’avais des objectifs bien précis, je savais que pour accéder à un certain niveau, il fallait que je prépare mon propre projet professionnel.
Aussi, ne me suis-je pas attardée sur les blocages puisque j’ai dû organiser ma vie d’enseignante et de chercheuse en les ignorant autant que possible.
EE : Souvent on considère que les jeunes pèchent par manque de modèle. Pour vous, la non-existence de femmes aux grades supé rieurs a -t-elle été déterminante ?
TNA : Je voudrais faire une petite rétrospective. Nos aînées, malgré leurs talents, ne nous ont pas permis de rêver plus loin que Maître-Assis tant. Puis, on a vu éclore un type de femmes qui avait des projets et avait atteint la Maîtrise de Conférences.
Moi, j’ai toujours travaillé silencieuse ment. Mes modèles sont plutôt des modèles extérieurs : le Canada, la France, la Côte d’Ivoire et le Sénégal parce que ce sont des universités qui ont de grosses écuries de femmes Professeures Titulaires.
Je me suis dit : je peux le faire, et à force de travail et beaucoup de sacrifices, j’y suis parvenue.
EE : Être la première femme Professeur Titulaire à l’université Omar Bongo, est-ce une fierté ou un poids ?
TNA : C’est vrai j’ai la chance d’être précurseur mais cela aurait pu être quelqu’une d’autre. Je souhaiterais que cette expérience tire mes collègues femmes vers le haut. Je suis contente parce que l’an dernier, une autre femme a accédé à la titularisation ici à l’UOB.
Je ne suis donc plus la seule. Cela est très encourageant. En découvrant sa gradation, J’ai pensé que mon inscription l’avait peut-être interpellée. Je vois l’émulation et je me dis, c’est peut-être ça l’héritage que je vais laisser.
EE : Professeur Titulaire aujourd’hui, avez-vous encore des projets ?
TNA : Vous savez la recherche, on ne l’arrête que lorsqu’on est dans la tombe. Mon domaine « traduction et traductologie » par exemple, beaucoup le renvoient d’emblée aux langues occidentales.
Or, nous sommes dans un écosystème multilingue favorable au pan de l’ethno-traductologie. Je m’explique : on peut traduire des romans écrits en français ou en anglais dans nos langues locales. Car La traduction entretient les rapports inter culturels. Voilà mon projet.
Je veux amener l’ethno-traductologie à se pencher sur les langues gabonaises.
EE : En tant que femme, comment avez-vous pu concilier vie professionnelle et familiale ?
TNA : Tout est question d’organisation et de projet. Lorsque je commençais la recherche, mes enfants étaient petits. D’ailleurs mon seul pincement c’est de ne pas les avoir vus grandir, bien que sous mes yeux. Car j’étais occupée à construire ma vie universitaire.
Vous savez les femmes, il faut qu’elles organisent la maison. Pour combler notre absence du foyer, nous recourons aux personnels de maison pour l’entretien, les repas et le transport scolaire des enfants, quand on en a les moyens. Ce qui nous laisse du temps pour la recherche.
On peut ainsi mener de front les deux carrières (rire). Moi, j’ai essayé, autant que possible.
EE : Dans un contexte mondial où les questions de genre ont grand écho, que postulez-vous, êtes-vous féministe ?
TNA : J’ai du mal à répondre à cette question car elle dissimule souvent une accusation. Les femmes d’un certain niveau d’instruction et qui séjournent en occident sont taxées de déculturation ou de blanchiment cérébral.
Si on regarde avec sincérité la culture gabonaise, la femme n’a pas de bataille en tant que telle. Mon féminisme, ce n’est pas de revendiquer le droit de changer la roue de ma voiture, par exemple, ni même d’affecter mon époux à la vaisselle.
Car dans mon écosystème, les hommes ne vont pas à la cuisine. Contester cet ordre ce n’est pas du féminisme. C’est de la distraction. Pour moi, le féminisme c’est de prendre sa place dans les lieux communs. Je ne vais pas me faire marcher dessus dans ma sphère de dé ploiement.
Et qu’on ait des zones à ne pas franchir lorsqu’on s’adresse à moi. Le féminisme pour moi c’est ça, à l’Africaine, à la gabonaise. Enracinée dans mon univers avec ses cohérences et ses valeurs.
EE : Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes qui aspirent à une carrière universitaire, aussi brillante que la vôtre ?
TNA : Les femmes qui arrivent à ce niveau sont déjà brillantes, c’est un fait. Ce qui manque, selon moi, c’est un cadre d’accompagnement pour la construction de leur carrière.
Malheureusement, pour emprunter le titre de Titiou Lecoq, elles sont les grandes oubliées de notre écosystème. Si vous remarquez bien ici, je veux dire à l’UOB, il n’y a pas beaucoup de femmes dans la gouvernance universitaire.
EE : Pourquoi ne sont-elles pas dans la gouvernance universitaire ? Qu’est-ce qui pourrait l’expliquer ?
TNA : Il y a des femmes capables, qui ont un bagage cognitif intéressant mais qui ne sont pas dans les luttes de pouvoir. Pourquoi ? Parce qu’on les éloigne.
EE : Pour finir, comment aimeriez-vous que l’on se souvienne de vous dans l’histoire de l’université gabonaise ?
TNA : Je ne sais pas comment on se sou viendra de moi. Peut-être comme la première femme Professeur Titulaire à l’UOB, je n’ai pas dit ailleurs.
Peut-être collera-t-on, si quelqu’un s’en souvient, un petit carton sur un mur avec la mention : Théodorine Nto Amvame, née le… et partie le…, première femme Professeure Titulaire de l’UOB. Peut-être qu’il y aura des hommages.
J’aimerais bien qu’on me rende hommage de mon vivant : c’est plus drôle non ? Professeur Nto Amvame, un mot de fin ? Ah, c’est déjà fini ? Je ne sais pas conclure. Je réitère simplement ceci : pour réussir il faut être organisée. Il faut être disciplinée.
Il faut avoir un projet et mener le projet à terme, ne pas regarder les obstacles.